Une gageure

Pour satisfaire sa gourmandise, Magister se restaura un jour aux frais d'un naïf moyennant une somme très minime.
C'était un samedi. Notre farceur était arrivé à Amiens dans la matinée. Sa femme l'avait chargé de différentes commissions, dont il s'acquitta ponctuellement. A l'heure de son dîner, il se contenta de grignoter un morceau de pain sec ; mais ce frugal repas ne devait pas lui tenir au cœur ; aussi, dans l'après-midi, son estomac cria-t-il famine.
Constamment sur les pieds depuis son départ de Pernois, Magister déambulait péniblement dans la rue des Trois- Cailloux, regardant aux vitrines, lorsqu'il arriva devant la boutique d'un pâtissier. A la vue des friandises de toutes sortes exposées aux regards des passants, son appétit fut fortement excité. Il se planta droit en face de l'étalage, et se mit à monologuer à mi-voix, admirant chacune des alléchantes pièces de pâtisserie qu'il examinait. Quelques curieux s'arrêtèrent ; bientôt, un groupe compact de badauds se forma sur le trottoir ; se tournant vers les assistants, Magister leur dit :

  • Si vous voulez rire un brin, restez là.

Ce disant, il entra dans la boutique du pâtissier en ayant soin de laisser la porte ouverte, suivant son habitude. Se plaçant devant la vitrine, il fit mine de chercher parmi les brioches, les gâteaux et les tourtes une pièce de pâtisserie qu'il feignit de ne pas trouver.

  • Comment, vous n'avez que cela ? dit-il en s'adressant au marchand.
  • Que voulez-vous, mon brave homme, c'est la fin de la journée et la vente a été abondante aujourd'hui. Cependant, il y a encore assez de choix pour vous satisfaire, et vous ne seriez certainement pas en état de pouvoir manger tout ce qui se trouve dans ma vitrine.
  • Que dites-vous ? Je n'en aurais pas pour longtemps à engloutir tout ce que vous avez là.
  • Seriez-vous le fils de défunt Gargantua que vous laisseriez des restes ; je le gagerais bien.
  • Voulez-vous parier dix sous, dans ce cas, que je mangerai toutes les pièces de pâtisserie que vous avez dans cette vitrine ?

Après quelques hésitations, le marchand tint le pari.

  • Eh bien, dit Magister, je vais me mettre en route ; seulement, comme je ne puis manger sans boire, je vous prierai de me servir un pot de bière.

Le pâtissier se rendit dans sa cuisine et il revint avec une carafe remplie de bière et deux verres ; il voulait tenir compagnie à son client.
Magister commença par les petites pièces qui garnissaient la première tablette du bas ; il en eut bientôt fait table rase ; il attaqua ensuite les tourtes aux cerises et aux prunes de la seconde tablette ; il ne prenait même pas la peine d'en ôter les noyaux, qu'il avalait avec le reste. Arrivé aux pâtisseries de la troisième tablette, le glouton s'empara d'un énorme pâté froid. Mais l l'ingestion commença à devenir pénible, d'autant que cette pièce avait plus de consistance que les précédentes ; néanmoins, Magister la mangea jusqu'à la dernière bouchée. Il restait encore trois pâtés et deux gâteaux, mais la carafe de bière était vide.
Magister en avait jusqu'à la luette ; il se leva, et, tirant de sa poche la bourse de toile qui lui servait de porte- monnaie, il en sortit dix sous, qu'il posa sur le comptoir en disant gravement au pâtissier.

  • je ne puis manger davantage. Je m'avoue vaincu. J'ai perdu. Tenez, voilà le montant de notre gageure.
  • Il en avait bien mangé pour dix francs.
  • Le pâtissier n'osa se fâcher ; il s'aperçut trop tard qu'il était joué ; il allongea un formidable coup de pied dans la direction de Magister, qu'il destinait à la partie la plus charnue de son individu, mais il n'atteignait que le vide : notre facétieux personnage avait prestement sauté sur le trottoir au milieu du groupe de témoins de cette scène ; il fut l'objet d'une bruyante manifestation.

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Date de dernière mise à jour : 15/05/2015