Un médecin mystifié par Magister

Le médecin de Berteaucourt qui venait visiter les malades de Pernois, se moqua un jour de Magister ; celui-ci goûta fort mal la plaisanterie, et n'eut rien tant à cœur que de s'en venger. Il ne tarda pas à en faire naître l'occasion.
A quelques jours le là, Magister se rendit dans les bois avec deux ouvriers pour y abattre des arbres qu'il avait achetés. La journée était près de finir lorsque les bûcherons attaquèrent le dernier arbre, qui était de moyenne grosseur ; au dernier coup de cognée, il s'inclina lentement et tomba sur le sol en touchant légèrement Magister, qui, du reste, s'était avancé avec précipitation dans le but de se faire atteindre. Se laissant choir aussitôt, il se mit à pousser des cris plaintifs, laissant croire qu'il était gravement blessé.

Aïe ! aïe ! S'écriait-il, que je souffre ! Aïe ! Mes fidèles compagnons, ne m'abandonnez pas ! Reportez-moi tout de suite à la maison… Aïe ! C'est là que je veux mourir… Aïe ! aïe !
Les deux ouvriers imposèrent immédiatement un brancard sur lequel ils placèrent leur maître pour le transporter à son domicile. Quand ils furent arrivés chez lui, ils le soulevèrent avec toutes les précautions imaginables, le déshabillèrent et le couchèrent dans son lit. Le blessé continuait de pousser des aïe ! incessants.

Que l'un de vous deux, dit-il à ses ouvriers, aille tout de suite chercher le médecin de Berteaucourt et le prier, de ma part, de venir remettre ma jambe … Aïe ! aïe ! …
Une demi-heure plus tard, la voiture de l'homme de l'art s'arrêtait à la porte du maître d'école de Pernois ; celui-ci se mit aussitôt à pousser des aîe ! aïe ! à déchirer le cœur.
Le disciple d'Esculape pénétra dans la maison et s'approcha du patient, qui ne cessait d'emplir l'air de plaintifs gémissements ; il palpa le plus sérieusement du monde la jambe que le patient serrait de ses deux mains. Après un examen attentif, le médecin dit :
- il n'y a pas la moindre cassure à cette jambe.
- Si ce n'est pas à celle-ci, c'est assurément à l'autre, répondit Magister sur un ton narquois et ironique en pouffant de rire.
Le médecin de Berteaucourt s'enfuit aussitôt et court encore.

Voici une autre version :
Parmi ses amis, Magister comptait un médecin des environs, - on ne dit point de quel village, - qui, comme lui, aimait la bonne chère et le bon vin, à la table duquel notre sempiternel farceur venait souvent s'asseoir.
Magister alla un jour le trouver pour l'inviter à un souper qu'il voulait offrir en son honneur.

Impossible de me rendre chez toi le jour que tu me proses, dit le médecin ; l'état de santé de l'un de mes meilleurs clients ne me permet point de m'absenter tant qu'il sera en danger.
Magister revint à Pernois tout en songeant au moyen à employer pour avoir son camarade à sa table le jour qu'il avait fixé pour son souper.
Rentré chez lui, notre farceur dit à sa femme que son ami avait accepté l'invitation. Le jour arrivé, un repas copieux était préparé ; les petits plats avaient été mis dans les grands.
Dans l'après-midi, Magister alla cueillir des prunes dans son jardin. A peine fut-il monté sur l'arbre qu'il cassa une branche à grand fracas, et se laissa tomber en poussant des cris épouvantables. Sa femme et quelques voisins accoururent et s'empressèrent autour de lui.

J'ai la jambe cassée ! criait-il. Ah ! la la !... Ah ! la la !... Vite !... Vite !... allez chercher mon ami le médecin…
Tandis que quelques-uns des assistants portaient le blessé avec d'infinies précautions et le déposaient dans son lit, l'un deux courut en toute hâte chez le médecin. Celui-ci ne tarda pas à arriver. En le voyant, Magister redoubla ses cris.

Qu'y-t-il donc demanda le médecin.
- Ah ! j'ai la jambe cassée…
- Laquelle ? interrogea le docteur.
- La jambe droite.
Un examen attentif de la jambe indiquée fit dire au médecin qu'elle ne portait aucune trace de fracture.

A moins que ce ne soit la jambe gauche, dit le malin compère.
Mais, remarquant l'air incrédule de son ami, Magister lui dit en se jetant vivement à bas de son lit :
Je n'ai rien, absolument rien de cassé. Ecoute ; tu n'as pas voulu accepter mon souper aujourd'hui ; tu as refusé de ton bon gré ; tu es venu par force. Eh bien ! Puisque tu es arrivé et que le repas est prêt, mettons-nous à table, et surtout, mangeons bien et buvons mieux

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Date de dernière mise à jour : 15/05/2015