Un apothicaire capable

Ayant un jour trouvé dans son jardin sous un cerisier certain produit, incomplètement desséché, Magister le ramassa proprement, et, sans dégoût, le mit dans sa poche. Il l'exposa au soleil pendant plusieurs jours ; lorsqu ‘il jugea la dessiccation complète, il pulvérisa sa trouvaille et referma dans une petite boîte la poudre qu'il venait de produire.

Le samedi suivant, notre Tyl Ulespiègle se rendit à amiens. Arrivé dans la ville, il entra chez le premier apothicaire qui se trouva sur son chemin. Sortant sa boîte de sa poche, il la présenta au pharmacien en lui demandant avec le plus sérieux du monde :

  • Pourriez-vous me dire, monsieur, quel est ce médicament ? De son vivant, feue ma mère en fabriquait beaucoup de semblable.

Le pharmacien, saisissant la boîte, enleva le couvercle, et, prenant une pincée de la poudre brune qu'elle contenait, il la flaira,… la flaira de nouveau,… la flaira une troisième fois,… et, finalement, il en happa un peu avec la langue.
Magister se tenait les côtes pour ne pas éclater au nez du pharmacien qui mettait un soin si scrupuleux à donner satisfaction à l'homme qui venait le consulter. Mais sa science et sa bonne volonté furent mises en défaut ; aussi, ce fut avec un air de dépit tout à fait comique qu'il remit la boîte à Magister en disant :

  • Je ne saurais vous renseigner exactement, mon brave homme. C'est peut-être un purgatif…

Magister s'excusa et sortit. Il alla rendre visite à un second, puis à un troisième apothicaire. La même scène se renouvela sans plus de succès ; ils avouèrent tous les deux leur ignorance après qu'ils eurent senti et goûté le produit qui était soumis à leur examen.
Arrivé sur la place Périgord, Magister aperçut une vaste pharmacie rue des Vergeaux. Il s'y rendit, et, ne voyant personne, il attendit quelques instants ; puis impatienté, il frappa avec son gourdin sur le plancher en criant de sa grosse voix :

  • Il n'y a personne à la boutique ?

Aussitôt, la porte du fond s'ouvrit avec vivacité, et un petit homme sec, tout ratatiné, le teint jaune, coiffé d'une sorte de calotte de forme bizarre, portant de grandes lunettes sur le nez, se précipita, les poings fermés, sur l'intrus, qui venait de pénétrer dans l'antichambre du sanctuaire de la science et l'interpella violemment :

  • La boutique !... la boutique :… avez-vous dit ? Apprenez que ce n'est point une boutique. Si ceux qui se disent mes confères ont une boutique, moi j'ai une officine, ce qui n'est point du tout la même chose. Vous avez compris ? Faites-moi plaisir de me débarrasser de votre présence au plus tôt. Allons, ouste ! et plus vivement que ça.

Magister écouta sans broncher ce flux de paroles et ne tint nul compte de l'ordre d'expulsion qui venait de lui être si brutalement donné. Il s'excusa du mieux qu'il put et prit s ce savant prétentieux, bouffi d'orgueil, par son côté faible, en lui disant qu'il venait faire appel à sa science. Magister, on le sait, était un excellent physionomiste.
Flatté dans son amour-propre, l'apothicaire ce calma comme par enchantement. Prenant la boîte que lui tendit Magister, il fit comme ses confrères ; il flaira la poudre qu'elle contenait ; ensuite, il goûta une première fois, puis une seconde fois ; crachant aussitôt en faisant une horrible grimace :

  • Sale polaque ! s'écria-t-il entre deux hoquets, c'est de la … que vous m'apportez-là !
  • J'accepte votre épithète, répliqua Magister sans se troubler, mais j'ai l'honneur de vous dire, monsieur, que vous êtes le plus savant des apothicaires de votre ville. Pas un de tous ceux de vos confrères que j'ai consultés avant de venir chez vous n'a pu me dire ce que je soumettais à leur examen. Vous seul avez reconnu que c'est … ; oui, oui, c'en est en réalité. et même, pour peu que vous y teniez, je pourrais vous dire de qui elle provient : c'est de votre serviteur… je vous enverrai des clients, monsieur, parce que vous êtes le plus capable de vos confrères en cette matière… J'ai l'honneur, monsieur, de vous saluer bien bas.
  • Et Magister sortit en s'esclaffant et en se frottant les mains d'avoir joué un si bon tour à ce vaniteux marchand de drogues.

Une scène absolument identique s'est passée il a peu d'années chez un pharmacien de la bonne ville de X… ; le client ne compris rien à la tirade de cette espèce de charlatan diplômé, mais il ne retourna plus chez lui.

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Date de dernière mise à jour : 15/05/2015