Surdité produite par le vin blanc

Vinblanc conteLe curé de Pernois, qui n'était pas riche, se trouvait réduit à acheter un litre de vin blanc pour la célébration de la messe. A cet effet, il envoyait un enfant de chœur à Berteaucourt-les-Dames, village peu éloigné de Pernois, pour renouveler sa provision lorsqu'elle se trouvait épuisée.
Magister, qui était au courant de ce fait, résolut un jour de se régaler de vin blanc au compte de son curé. Il guetta le départ du petit commissionnaire, et, calculant le temps que nécessiterait sa course et le moment de son retour, il se posta sur son chemin pour l'attendre. Dès qu'il l'aperçut, il s'étendit de tout son long sur l'herbe du bas-côté, et, lorsqu'il jugea que sa voix pouvait être entendue de l'enfant, il poussa des gémissements plaintifs, comme s'il était en proie à d'intolérables douleurs.
A la vue de son maître, qui paraissait torturé par d'atroces souffrances, le petit garçon, arrivé près du patient, s'arrêta et lui demanda ce qu'il pouvait bien faire pour le soulager.

  • Donne-moi… un peu de vin… à boire… ; je me meurs, répondit le faux moribond d'une voix faible et entrecoupée.
  • Mais je n'ai pas de verre pour vous en verser.
  • Donne-moi… la bouteille…, je boirai… au goulot… ; tu me … regarderas bien… et, quand… tu auras jugé… que j'aurai assez bu… tu crieras…, et je m'arrêterai.

L'enfant naïf et crédule comme on l'est à cet âge, remit la bouteille de vin à Magister, qui la porta sans retard à sa bouche, et en avala presque tout le contenu malgré les cris incessants et étourdissants du petit témoin ; joignant le geste à la parole ce dernier agitait violemment les bras et se tordait comme un désespéré ; mais il avait beau se démener, le buveur ne s'arrêtait point. L'enfant voyait la bouteille se vider dans la bouche de son maître ; enfin, celui-ci se releva, complètement guéri ; la face toute épanouie, il se tourna vers son jeune élève pour lequel il eut un sourire de remerciement. Mais hélas ! Il ne restait guère plus d'un demi verre de vin au fond de la bouteille.
Le garçonnet ne put s'empêcher de laisser voir tout son mécontentement ; il souffrait beaucoup de ne pouvoir reprocher à son maître la vilaine action qu'il venait de commettre ; tout à coup, il fondit en larmes et s'écria :

  • Ah ! notre maître, qu'avez-vous fait ?
  • Ne pleure pas, dit Magister.
  • Hi ! hi ! M. le Curé va me gronder ; hi ! hi ! il le dira à mon père, qui me battra. Hi ! hi !
  • Malheureux ! pourquoi ne m'as-tu pas prévenu plus tôt ?
  • Si fait, notre maître ; j'ai crié tant que j'ai eu de force. Hi ! hi !
  • Si j'avais entendu tes cris, je me serais arrêté aussitôt. Il y a lieu de croire que l'on est sourd lorsque l'on boit, étant couché surtout, du vin blanc comme celui-ci.
  • Vraiment, notre maître ? interrogea l'enfant.
  • Tiens, essaie plutôt toi-même ; prends la bouteille et couche-toi à ma place ; tu t'arrêteras de boire lorsque tu m'entendras crier.

Docilement, le gamin fit ce que son maitre venait de lui ordonner. Pendant qu'il tenait le goulot de la bouteille à ses lèvres, Magister se tournant vers le petit buveur, lui laissa avaler quelques gorgées ; puis, ouvrant la bouche, il fit semblant de crier, mais sans articuler aucun son ; ses simulacres de cris étaient accompagnés de gestes qu'il faisait en élevant et en baissant parallèlement ses deux bras. Tout le reste du vin blanc fut bu jusqu'à la dernière goutte sans que l'enfant de chœur eût entendu le moindre cri ; aussi ne put-il s'empêcher de dire à Magister :

  • Oui notre maître est vraiment sourd en buvant du vin blanc quand on est couché.

La démonstration ainsi faite par l'expérience, l'enfant s'en alla, sifflotant la conscience délivrée du remords d'avoir donné à boire le vin de M. le Curé ; mais l'histoire ne dit pas si ce dernier fut du même avis.
Cette anecdote fait penser au Poirier enchanté de La Fontaine, qui, sans aucun doute, ne devait pas être inconnu du maître d'école de Pernois.

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Date de dernière mise à jour : 15/05/2015