Ruse d'une gourmande

Malgré sa pauvreté, le curé de Pernois n'avait point de plus grande satisfaction que de faire partager son maigre repas par l'un de ses paroissiens.
Un jour qu'il faisait sa promenade quotidienne, il rencontra Magister ; c'était quelque temps après la mise à pied de son premier chantre. Pour cimenter la paix, il l'engagea à dîner avec lui le jour même. Magister accepta de grand cœur.
Renté au presbytère, le curé informa Madeleine, sa servante, qu'il aurait Magister à dîner. La pauvre fille jeta les hauts cris :

  • Vous n'y pensez pas, M. le Curé ! s'écria-t-elle. Que voulez-vous que je donne à votre convive, qui est une fourchette de première force ? Vous savez bien que je n'ai rien, si ce n'est du pain, du beurre et peut-être un oignon. Ce n'est pas sérieux ce que vous avez fait là, M. le Curé.
  • Là, là, Madeleine, ne nous emportons pas, ma fille, nous nous en porterons mieux ; le bon Dieu y pourvoira. Justement, ajouta le curé en regardant par la fenêtre, voici Nicolas qui revient de la chasse ; il me tirera d'embarras s'il rapporte du gibier.

Précisément, Nicolas avait deux perdrix dans son carnier ; il les remit généreusement au bon curé, s'attendant bien à n'en être jamais payé.
Madeleine cessa alors ses récriminations ; elle se mit sans retard en devoir de préparer le dîner. M. le Curé quitta le presbytère pour aller faire ses dévotions à l'église.
Les deux perdrix mijotaient doucement dans la casserole ; il s'exhalait un fumet qui chatouillait fortement les narines de la cuisinière. Voulant s'assurer du degré de cuisson des volatiles, elle détacha une aile à l'un deux en se disant :

  • Bah ! une aile de moins, ça ne se verra pas.

La gourmande suça l'aile, qu'elle trouva délicieuse ; elle y prit goût et se dit encore :

  • Je ne puis servir une perdrix n'ayant qu'une aile ; je vais détacher la seconde aile, et je dirai que le chasseur, en la tirant, lui a rompu les deux ailes.

Ce prétexte ne manquait pas d'originalité.
En un tour de main, la seconde aile fut enlevée, et Madeleine la porta à sa bouche.
Il n'y a que le premier pas qui coûte, dit-on. La gourmande en fit ce jour-là l'expérience. Après les deux ailes, les deux cuisses y passèrent, puis la perdrix tout entière. Mais comment expliquer sa disparition ? Tout en cherchant à résoudre ce grave problème, la servante attaqua la seconde perdrix, qu'elle eut vite fait de dévorer.
La dernière bouchée venait de disparaître, quand Magister fit son entrée dans la cuisine du presbytère ; il était midi moins un quart, et l'on devait se mettre à table à midi sonnant.
Le nouvel arrivant se réjouissait à la pensée de l'excellent dîner qu'il allait faire, et dont la bonne odeur se faisait sentir. Jetant un regard circulaire dès son entrée, Magister ne fut pas médiocrement surpris de voir que la table n,'était point préparée et qu'il n'y avait rien sur le feu.
Voyant son désappointement, qui se lisait sur la figure, Madeleine lui dit :

  • Vous avez l'air tout emprunt », Magister. qu'avez-vous donc ?
  • Rien, rien, Madeleine… Seulement, je crois bien que M. le Curé, qui est toujours distrait, ne t'aura pas dit qu'il m'avait invité à dîner aujourd'hui.
  • Et vous avez cru ça, vous ? Mais bonne sainte Vierge ! qu'aurait-il à vous donner ? C'était un prétexte pour vous faire venir ici.

L'ahurissement de Magister devint encore plus grand ; il ne savait que dire ni quelle contenance prendre. La servante en eut pitié et lui dit :

  • Asseyez-vous donc. M. le Curé ne tardera pas à rentrer ; vous serez fixé sur le sort qui vous attend.
  • Que veux-tu que M. le Curé me fasse, ma bonne fille ? Il me donnera à dîner, puisqu'il m'a fait l'honneur de m'inviter.
  • Ah ! oui, croyez cela et buvez de l'eau, vous ne serez pas soûl…
  • Mais enfin, que veux-tu dire ?
  • Si vous n'évitez pas le danger qui vous menace, vous ne serez plus aussi pressé à l'avenir d'accepter les invitations de mon maître.

Dès lors, il fut impossible à Magister de tirer aucune parole de Madeleine, qui garda le plus complet mutisme.
Quel pouvait bien être le péril auquel il était exposé ? Il résolut de pénétrer ce mystère ; il eut recours aux grands moyens.- Voyons, ma chère petite Madeleine, dit-il d'un ton câlin en s'approchant de la bonne, nous sommes à peu près du même âge ; tu te rappelles encore que quand j'étais jeune, j'avais un faible pour toi…

  • Ah ! pou ça, oui, je me rappelle. Eh bien, dis-moi donc quel est le noir complot qui se trame contre moi.
  • C'est bien en raison de l'affection que vous avez eue autrefois pour moi, Magister, que je vais vous donner le moyen de vous tirer du mauvais pas dans lequel vous vous trouvez.
  • Tu me fais frémir…
  • Ne vous alarmez pas. Il est encore temps… M. le Curé vous fait venir ici pour vous couper… les deux oreilles.
  • Que dis-tu ? to maître n'aura jamais cette cruauté.
  • Libre à vous d'en douter, Magister. Quant à moi, j'ai cru devoir vous en avertir ; comme Pilate, je m'en lave les mains.

Au même instant, Madeleine aperçut son maître qui revenait de l'église en passant par la cour ; elle le vit se diriger vers le perron ; il sortit son couteau de sa poche et se mit en devoir de la passer sur le grès de la première marche pour le rendre plus tranchant, ainsi qu'il avait l'habitude de la faire. De la cuisine, on entendait distinctement le bruit de l'acier que l'on frotte sur le grès : Rif ! Raf ! Rif ! Raf !

  • Tenez, dit la servante à Magister, M. le Curé aiguise son couteau pour que l'opération soit moins douloureuse.
  • Tu as tout de même raison, dit le crédule maître d'école en enjambant la fenêtre et en se sauvant à toutes jambes par le jardin.

Au même moment, le curé pénétra dans la cuisine :

  • Vous arrivez trop tard, lui dit la rusée commère avant qu'il n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche. tenez, les voilà les sortes de gens que vous introduisez chez vous. Votre magister a profité de ce que vous n'étiez pas là pour s'emparer des deux perdrix ; il se sauve avec pour les manger seul.
  • - Hé ! hé ! Magister ! cria le curé en se mettant à sa poursuite, laissez-m'en une au moins !
  • Non ! non ! ni l'une ni l'autre ! répliqua l'autre sans se retourner et en redoublant de vitesse.

Voilà encore une histoire que Magister n'a fait que rééditer. Pour pouvoir la faire figurer ici, j'ai dû la modifier ; on la trouvera en entier dans un fabliau du Moyen-âge qui a pour titre : Le Dit de deux perdrix. Mais le nom du trouvère qui a versifié ce conte est demeuré inconnu.

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Date de dernière mise à jour : 15/05/2015