Révocation de Magister

Avec l'âge, le péché mignon de Magister se développait au grand désespoir de sa femme ; celle-ci se lamentait sans cesse de le voir si souvent s'abandonnait sans retenue à son penchant pour les boissons enivrants, aussi lui en faisait-elle de vifs reproches :- Vous verrez, mon pauvre homme, que tout cela finira mal ; vous nous mettrez sans pain.
A ces justes remontrances, le bachique personnage répondait invariablement en fa majeur :
Vous avez raison, no' da-me, no' dam', vous avez raison.
Sur ces entrefaites arriva le grand jour de Pâques, fête carillonnée entre toutes. Pour la célébrer dignement, Magister ne crut pouvoir mieux faire que de se livrer à de copieuses libations ; aussi en arrivant à l'église, pour les vêpres, notre pochard était-il porteur d'un plumet de première classe.
Au début de l'office, tout se passa à peu près correctement ; les fidèles n'aperçurent rien d'anormal ; mais, pour le chant du Magnificat, il en fut autrement. A cette époque, les chantres se levaient et se promenaient dans le chœur portant la chape et tenant à la main le bâton cantoral pendant le Magnificat ; toutes les fois qu'ils arrivaient près de l'autel, ils saluaient le prêtre en s'inclinant et se retournaient pour continuer leur promenade dans le chœur.
Magister battait des entrechats involontaires ; il se rendait bien compte que la ligne droite n'était pas rigoureusement observée. M. le Curé ne tarda point à s'apercevoir, ainsi que tous les assistants, d'ailleurs, que le premier chantre était dans les vignes du seigneur.
Embarrassé par les pans de sa chape et par son bâton, qui menaçaient de le faire tomber à chaque pas, Magister était en outre fort mal accueilli par le curé toutes les fois qu'il venait le saluer ; le curé lui disait bien bas, tout bas :

  • Otez votre chape, soûlard !

Magister ne tenait nul compte de cette prudente recommandation, mais on se figure aisément quelle devait être son appréhension toutes les fois qu'il fallait s'incliner devant son curé.
Arrivé à la septième strophe du cantique, dans la quelle il est dit que Dieu a fait tomber les puissants monarques de leur trône, Magister eut à peine chanté de sa belle voix : Deposuit potentes, que par une coïncidences bizarre, il perdit l'équilibre et s'étendit de tout son long dans le chœur en balbutiant : de sede.
A la vue d'un tel scandale, le curé de Pernois, à bout de patience, s'écria tout haut :

  • Otez votre chape, soûlard !...
  • Tout de suite, M. le Curé !
  • Je vous révoque !

Quelques instants plus tard, Magister rentrait chez lui tout penaud. Sa femme, qui avait été témoin de la scène, lui dit en pleurant :

  • Je vous avais bien prédit ce qui arrive aujourd'hui.
  • Avec la philosophie du pochard, Magister répondit par son éternel refrain, auquel il changea un mot :

Vous aviez raison no' da-me ; no dam', vous aviez raison.
Heureusement pour lui, sa révocation ne fut point maintenue ; elle se trouva transformée en une peine moins rigoureuse : la privation pour Magister de s'asseoir au lutrin pendant deux dimanches consécutifs.

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Date de dernière mise à jour : 15/05/2015