Les voleurs de lard salé

Le fournil du presbytère de Pernois était adossé à la sacristie, et une porte de communication avait été aménagée entre ces deux pièces.

Or, le curé de Pernois avait fait placer son saloir dans le fournil. Il s'aperçut un jour qu'on lui volait des quartiers de lard. Il s'en ouvrit à Magister, et, avec toutes sortes de circonvolutions, il lui laissa entendre que les soupçons se portaient sur lui. Le maître d'école se défendit comme un beau diable ; il y mit tant de chaleur que le bon curé s'excusa d'avoir pu suspecter sa probité.
Rentré ches lui, Magister songea à ce qu'il pourrait bien faire pour se laver de l'accusation portée contre lui. C'était réellement lui le coupable, mais il se serait laissé couper la langue plutôt que d'avouer
Le lendemain, Magister se rendit de plus grand matin à l'église pour la sonnerie de l'Angélus. Il pénétra dans le fournil et s'empara d'un nouveau morceau de lard, en détacha une tranche, et, ayant allumé un petit feu de bois avec les vieux balais, il passa la grillade à la flamme ; lorsqu'elle fut à moitié cuite, il la découpa en petits morceaux, puis, ayant descendu toutes les statues de saint et saintes qui se trouvaient à l'intérieur de l'église, il les rangea en cercle dans le chœur autour du brasier. Prenant ensuite les morceaux de lard, il attacha à chacune de leurs extrémités un bout de fil à l'aide duquel il fixa le lard à la bouche de chaque saint ; il eut la précaution de laisser le plus gros morceau sur le gril de Saint-Laurent.
Cette besogna accomplie, Magister sonna l'Angélus. Aux premiers coups, le bon curé, qui voulait surprendre le voleur, entra à pas de loup dans son fournil. Quel ne fut pas étonnement de voir son saloir sans couvercle et la porte donnant sur la sacristie toute grande ouverte.

  • Cette fois, se dit-il, je tiens mon voleur.

Il pénétra aussitôt dans l'église, au moment où Magister achevait la sonnerie ; sans se déconcerter, ce dernier s'avança vivement vers le prêtre, et, avant de la laisser parler, il le prit par le bras, le conduisit dans le chœur et dit en montrant les statues.

  • Tenez, M. le Curé, les voilà, vos voleurs. Regardez bien, ils ont encore la bouche pleine ; ils sont tellement effrayés de votre arrivée inopinée, qu'ils se trouvent comme paralysés et qu'ils n'osent plus faire fonctionner leur mâchoire. N'est-ce pas une honte que de faire gras un vendredi, avec de la viande volée, encore, et au meilleur des curés ?
  • Stupéfait d'un pareil aplomb, le bon curé, qui ne fut pas dupe d'un stratagème aussi grossier, se retira sans mot dire, tandis que Magister retournait chez lui, heureux d'en être sorti encore une fois quitte à si bon compte.

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Date de dernière mise à jour : 15/05/2015