Les Pommes

Les pommes contesLe jardinier de l'évêché fit un jour don d'un jeune pommier à Magister ; celui-ci, en rentrant chez lui, n'eut rien de plus pressé, naturellement, que de le planter dans son verger.
L'année suivante, l'arbre produisit deux très jolis fruits, que son propriétaire résolut d'offrir à l'évêque.
S'étant fait remettre sa besace par sa femme, Magister introduisit les deux pommes d'un côté, et il partit à Amiens en suivant le chemin ordinaire.
C'était au mois d'octobre ; en cette fin de saison, la chaleur était grande encore, et le voyageur dut faire en chemin plus d'une halte pour se reposer. De même, la soif l'invita plus d'une fois à se rafraîchir. Mais outre que Magister n'était pas riche, il était avare et n'aimait guère sortir de sa ceinture de cuir, qu'il portait aux reins et qui contenait sa bourse, quelques pièces, si menus fussent-elles, pour frayer dans les auberges.
Avisant une routière de pommiers à cidre chargés de fruits rouges et appétissants, Magister, quittant le chemin, se dirigea vers l'un des arbres qui portait les plus belles pommes ; il y grimpa pour en secouer les branches, puis, sautant par terre, il emplit l'une des poches de sa besace. Ayant regagné le chemin, il s'assit sur le rebord, à l'ombre d'un buisson, et il croqua une grande partie des pommes qu'il venait de voler.
Quand il eut apaisé sa faim et étanché sa soif, Magister se leva pour continuer sa route. Il marchait, marchait toujours ; mais au bout de quelque temps, ses pas se firent moins allongés et plus pesants ; il éprouvait une certaine lassitude dont la cause lui échappait. C'est que les fruits avaient fermenté dans l'appareil digestif du gourmand. Bientôt, des malaises intestinaux sur la nature desquels il fut alors fixé, l'obligèrent de s'arrêter.
Justement, une meule de blé se trouvait à proximité du chemin ; en hâte, il se dirigea vers cet abri protecteur. Après qu'il s'y fut recueilli, il se releva avec une grande promptitude parce qu'il venait d'apercevoir un voyageur sur le chemin. Pour n'être point surpris, il mit une telle précipitation qu'il heurta sa besace, déposée au pied de la meule. Cette maladresse fit rouler sur le sol les deux pommes qu'il allait offrir à M. de la Motte ; l'une d'elles prit la bonne direction, mais l'autre, poussée comme par l'esprit malin, roula d'un autre côté et s'englua au point de ne pouvoir, désormais, être présentée sur une table honnête.
Magister, ne se déconcertant pas pour si peu, fit de son mieux la toilette du fruit maculé ; après qu'il l'eut plus ou moins soigneusement passé dans les herbes folles qui croissaient là, il le fit rentrer dans sa besace avec son compagnon.
Et Magister poursuivit ensuite son chemin sans encombre jusqu'à l'évêché ; lorsqu'il fut en présence de M. de la Motte :

  • Monseigneur, dit-il je vous apport deux pommes de choix, Ce sont les prémices d'un pommier que votre jardinier m'a donné l'an dernier.
  • Je suis très touché de votre attention délicate, Magister, dit le prélat. je reconnais là tout votre bon cœur. Mais asseyez- vous donc.

Au bout d'un instant, tout en s'amusant de la conversation si originale et d'un tour si pittoresque de Magister, M. de la Motte prit une pomme qu'il mordit à belles dents et exprima sa satisfaction sur la qualité du fruit..
Magister sortit alors son couteau de sa poche, et, s'emparant de la seconde pomme, il se mit en devoir de la peler.

  • Pourquoi cette opération, Magister ? lui demanda l'évêque avec un air d'humiliation.
  • C'est que, voyez-vous, Monseigneur, l'une de ces deux pommes est tombée … dans… dans… Vous comprenez ?... et je ne sais plus laquelle.
  • Cette réjouissante histoire est advenue, raconte-t-on, à Henri IV avant que M. de la Motte n'en fût victime.

1 vote. Moyenne 5.00 sur 5.

Date de dernière mise à jour : 15/05/2015