Les deux chariots de légumes

A l'un de ses voyages à Amiens, Magister eut l'occasion de passer près du Marché aux herbes. Il remarqua deux chariots vides qui stationnaient sur le côté, dans la rue ; les propriétaires étaient allés conduire leurs chevaux à l'auberge où ils avaient l'habitude de les mettre à l'écurie.

Magister eut l'idée de jouer l'un des ces tours qui ne pouvaient éclore que dans son cerveau. Il alla trouver les marchandes de légumes établies à l'intérieur du marché et leur acheta tous leurs produits : oignons, radis, choux, salades, carottes, etc.… ; il mit pour condition que tout serait transporté dans les deux chariots qu'il déclara lui appartenir.

  • Quand vous aurez terminé le chargement, dit-il aux marchandes, vous viendrez à l'auberge du « Mouton blanc » pour que je vous paie.

La besogne achevée, les marchandes se rendirent à l'auberge indiquée, mais elles n'y trouvèrent point leur acheteur, qui, du reste, y était absolument inconnu. L'une d'elles, se doutant un peu tard qu'elles avaient bien être mystifiées par ce particulier, émit l'avis de retourner au plus vite aux Marché aux herbes pour reprendre possession de leurs légumes. En arrivant, elles aperçurent avec stupéfaction leurs marchandises gisant pêle-mêle sur le trottoir ; on leur apprit que les propriétaires des deux chariots étant venus les reprendre avaient été surpris de les voir chargés de légumes et qu'ils s'étaient empressés de s'en débarrasser.
La rentrée en possession des légumes des marchandes ne se fit point, comme bien l'on pense, et toute tranquillité. Cette plaisanterie d'un goût douteux avait porté sur les nerfs des dames de la halle ; il y eut d'abord échange de gros mots, d'injures grossières, d'expressions salées, puis bousculade, coups de poing et enfin prise de cheveux ; les bonnets blancs à larges ailes volaient en l'air comme d'immenses papillons ou plutôt comme des cerfs-volants, à la grande joie de nombreux spectateurs que cette scène avait attirés et qu'elle amusait beaucoup.
Si Magister avait eu l'imprudence de se montrer, il aurait passé un fort mauvais quart d'heure ; mais suivant son habitude, il avait pris la précaution de déguerpir au plus vite, engageant, toutefois, les passants qu'ils rencontrait sur sa route à se rendre au Marché aux herbes s'ils voulaient jouir d'un beau spectacle donné gratuitement.

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Date de dernière mise à jour : 15/05/2015