La dent arrachée

Passant un jour sur le boulevard, à Amiens, Magister aperçut un vieillard couché sur un banc et dormant avec la bouche grande ouverte ; il put constater ainsi que cet homme n'avait plus qu'une dent.
Tout aussitôt, une idée diabolique germa dans la tête de Magister, qui courut chez un dentiste du voisinage.

  • Venez vite ! lui dit-il. Mon pauvre père, que j'amenais chez vous pour l'extraction d'une dent qui le fait horriblement souffrir, vient de tomber en route. à deux pas d'ici, anéanti par la souffrance ; il ne peut faire un pas de plus. Nous venons de fort loin.

Immédiatement, le dentiste prit sa trousse et sortit accompagné de ce bon fils ; celui-ci montra du doigt l'endroit où gisait le patient, mais il refusa d'avancer plus loin.

  • Comment, dit le dentiste, vous restez là ?
  • -Ah ! monsieur, ne m'obligez pas à assister à un semblable spectacle.

Je suis tellement impressionnable que je me trouverais mal si je voyais souffrir mon père. Tenez, il me semble reposer en ce moment il doit être assoupi, le pauvre cher homme ; voilà trente-six heures qu'il n'a point fermé l'œil ! Harassé, malade de ses nuits d'insomnie, mon cher père est endormi ; le moment est plus que jamais propice pour l'opération. Il importe beaucoup qu'in n'ait plus cette dent à son réveil. Allez seul, monsieur, et hâtez-vous. 
Ainsi renseigné, le dentiste s'approcha doucement du vieillard ; il inspecta vivement sa bouche ; il n'y avait point à se tromper, elle ne contenait plus qu'une dent ; il introduisit prestement son davier, et crac ! Voici la dent par terre.

  • Misérable ! s'écria le dormeur en s'éveillant aussitôt et en saisissant son bâton, que venez-vous donc de faire-là ?
  • Mais, monsieur, dit le dentiste quelque peu interloqué, j'ai été prié par votre fils…
  • Mon fils ?
  • Oui, votre fils,…
  • Mon fils, dites-vous ? Mais je n'ai pas de fils. je n'ai jamais été marié.

Tout courroucé, - on le serait à moins, - le vieillard leva violemment son bâton pour en frapper le dentiste, qui déguerpit au plus vite, penaud de l'aventure, mais s'estimant heureux d'avoir échappé à une bastonnade.
Magister avait assisté de loin à cette scène en compagnie de quelques passants qu'il avait arrêtés et mis au courant du tour qu'il venait de jouer ; il s'enfuit dès qu'il aperçut que l'affaire allait prendre une mauvaise tournure.

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Date de dernière mise à jour : 03/01/2015