La crête de coq

Le coq conteMagister s'était rendu un jour à Amiens, non point à l'occasion d'une conférence pédagogique ni pour affaires commerciales, mais bien plutôt pour y jouer un de ces bons tours qui lui étaient familiers. Il errait donc comme une âme en peine par les rues de la ville, ruminant quel genre de farce il pourrait bien faire.
Tout à coup, la pluie se mit à tomber, peu abondante, il est vrai, mais le ciel était menaçant. Magister n'avait point de parapluie. Passant rue des Vergeaux, ses regards furent attirés par l'enseigne d'un marchand de drap dont le magasin lui parut fort bien approvisionné. Se sentant mouillé, il entra pour se mettre à l'abri ; il n'était que temps : une pluie diluvienne s'abattait sur la ville. Se dirigeant vers le comptoir, il s'adressa à l'un des garçons :

  • Je désirerais, lui dit-il, du drap écarlate de la plus riche couleur.

Le garçon s'empressa d'étaler toutes les pièces de drap rouge qui garnissaient les rayons, en vantant à ce client la qualité de ces étoffes. Mais aucune d'elles ne paraissait convenir à cet acheteur difficile.
Quand toutes les pièces lui eurent passé sous les yeux et qu'il les eut longuement examinées sans que son choix se fût fixé, il dit au garçon en se dirigeant vers la porte :

  • Je le regrette beaucoup, mai je n'ai point trouvé la nuance qu'il me faut.

Et il se retira en se confondant en excuses. Le malin compère, qui avait jeté plus d'un regard furtif par la vitre de la devanture, avait constaté qu'une éclaircie venait de se produire, et que le ciel semblait vouloir se rasséréner. Il se trouvait de quelques instants dans la rue quand une nouvelle averse l'obligea à entrer dans un autre magasin pour s'y mettre encore à l'abri ; il recommença à faire déplier toutes les pièces de drap rouge, sans plus de succès. Il se retira lorsqu'il constata que la pluie avait cessé.
Bref, à chaque averse, il entrait chez un marchand de drap pour y répéter le même manège ; il faisait mettre tout sens dessus dessous, mais n'achetait rien.
Enfin dans le dernier magasin où il se présenta, il constata que c'était le mieux approvisionné et le mieux achalandé de tous ceux qu'il avait visités jusqu'alors. En entrant, il posa sa question habituelle. On lui apporta successivement toutes les pièces de drap rouge qui se trouvaient sur les rayons. La dernière qui lui fut soumise parut répondre tout à fait à son attente ; il ne put s'empêcher d'en manifester toute sa joie.
Le marchand arriva alors ; il était heureux de pouvoir vendre quelques aunes de ce beau drap, et il escomptait déjà le joli bénéfice qu'il allait réaliser.
Un certain nombre de clients se trouvait alors dans le magasin ; ils avaient les regards tournés vers l'acheteur de drap rouge, curieux de savoir l'usage qu'il voulait en faire et quelle quantité il allait demander. Leur attention avait été attirée vars lui par les réflexions qu'il faisait intentionnellement à haute voix.
Déjà, le marchand avait porté la mesure sur la lisière de l'étoffe ; tous les assistants étaient anxieux. Magister, jetant un regard circulaire dans le magasin, se rendit compte que la curiosité générale était excitée et qu'une éclaircie nouvelle lui permettait de sortir : c'était le moment de produire son effet.

  • Combien vous faut-il d'aunes ? demanda le marchand avec le plus engageant des sourires.
  • Vous allez en juger vous-même, répliqua Magister. Ces jours-ci, au jeudi-jeudiot, j'ai fait battre mon coq contre celui de mon voisin ; la lutte fut tellement vive que mon coq a perdu sa crête ; je voudrais la remplacer par un morceau de cette magnifique étoffe.
  • A peine avait-il achevé que le marchand, aussi peu endurant qu'on l'était généralement alors dans les magasins d'Amiens, apostropha vivement et vertement ce facétieux personnage, lequel s'esquiva aussitôt au milieu des rires provoqués par lui dans l'assistance. Sans cette sage précaution, son échine aurait certainement fait connaissance avec l'aune du drapier.

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Date de dernière mise à jour : 15/05/2015