Les Contes

A la rencontre d'un farceur

Jacques Tilloloy n’était désigné par ses contemporains que sous le nom d’ « éche Magister ». Doué d’une belle et forte voix, il avait pu ainsi gagner l’affection de ses compatriotes, qui lui pardonnaient volontiers ses défauts ; ils se montraient fière, et à juste titre, d’un chantre qui faisait l’admiration de tous ceux qui l’entendaient ; leur amour-propre se trouvait d’autant plus flatté que l’église de Pernois était souvent honoré de la présence de l’évêque d’Amiens.

Farceur, gouailleur, ayant toujours le mot pour rire, Magister se voyait disputer sans cesse sas société ; il était de toutes les réunions joyeuses, de tous les repas, de toutes « les tripées », parce qu’il savait égayer la compagnie ; ainsi se faisait-on une fête de l’avoir à sa table.

Sans être ivrogne, Magister aimait à boire un coup, - et même deux ; il avait coutume de dire que, pour bien chanter, il faut savoir bien entonner. A ce sujet, on rapporte qu’il donnait souvent le conseil aux fermières dont les veaux refusaient de boire de leur placer sur le dos une lévite de magister.

Magister était aussi chansonnier. Plus d’une fois, il composa des chansons sur ses contemporains ; il y déployait un véritable talent et faisait preuve d’une verve endiablée, aussi obtenaient-elles un vif succès. Si le vers n’était pas toujours sur pied, la rime était, même heureuse, à en juger par quelques bribes qui m’ont été rapportées ; mais à mon grand regret, il m’a été impossible de me procurer aucune de ses pièces en entier. Plusieurs de ses descendants se sont aussi montré fort bon chansonnier ; leurs œuvres poétiques, comme celles de leur ancêtre, étaient en patois picard.

Magister, était très aimé de M. la Motte, évêque d’Amiens de 1734 jusqu’à sa mort, arrivée en 1774, et il tirait vanité de cette amitié. Ce prélat, on le sait, aimait les bons mots et il, en faisait volontiers. Remarquant un jour un individu qui se tenait constamment debout en face de la cheminée, le dos tourné au feu, l’évêque dit :

« Je savais que les Picards ont la tête chaude, mais j’ignorais qu’ils ont le c.. froid ».

M. de la Motte affectionnait beaucoup la résidence de Pernois, où il allait souvent se délasser de ses fatigues épiscopales. Il assistait aux offices et parfois même aux réunions du Conseil de Fabrique ; c’est ainsi qu’en 1767 il signa une délibération relative à la location des places dans l’église. Un banc était affecté à sa domesticité, et autre aux domestiques de sa sœur, Madame De Romainville. Ce bon prélat s’amusait volontiers des aventures de Magister, qui le mystifia, comme on le verra plus loin.

Le récit qui se fait à la veillée des historiettes dont le Magister est le héros, - des anecdotes qu’on lui attribue, - des tours et des farces portés à son actif, -donne toujours lieu aux plus francs éclats de rire. Le nombre des aventures plaisantes, souvent gauloises, quelque fois graveleuses qui se débitent sous son nom est considérables ; on se prend souvent à douter qu’il se soit rendu coupable de toutes les farces dont il endosse la paternité. En vertu du proverbe « On ne prête qu’aux riches », ses contemporains d’abord ont dû mettre à son compte quelques gaietés dont il n’est pas responsable. Cependant, il s’est avéré qu’il a joué bien des tours dans le cours de son existence.

Quelques-uns des récits qui vont suivre sont assurément empruntés aux fabliaux des trouvères picards, - ces joyeux bohèmes des XIIème et XIIIème siècles, dont les œuvres se sont transmises de siècle en siècle par la tradition orale. D’autres de ces récits, d’origine moins ancienne, ont été repris par le magister de Pernois ; bien des fois, il a dû se donner comme le héros d’une aventure qu’il avait pu entendre raconter ; en d’autres circonstances, il se sera attribué des farces dont le récit lui en avait été fait, et, souvent même, il aura pu les renouveler. Néanmoins, dans le nombre, quelques-unes de ces histoires doivent appartenir en propre à ce sempiternel farceur, mais il est impossible aujourd’hui d’établir la part qui lui revient. Les conteurs sont souvent menteurs, et ils finissent toujours, par ne plus démêler la vérité, témoin ce Marseillais qui, ayant annoncé qu’une sardine obstruait l’entrée du port, se mit ensuite à suivre ses comparses désireux de jouir d’un spectacle aussi peu banal.

Té ! se disait l’enfant de la Canebière, j’ai peut-être, dit la vérité.

Il sera facile de distinguer les histoires qui appartiennent en propre au magister de Pernois. Je n’en ferai point le classement ; je veux simplement me borner à faire œuvre de narrateur, de traditionniste.

Alcius LEDIEU

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Date de dernière mise à jour : 07/11/2015